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EXPERIMENTAL NOISE  |  STUDIO

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DAUGHTERS - You Won't Get What You Want (2018)
Par ISAACRUDER le 29 Octobre 2018          Consultée 2113 fois

"La création tout entière gémit, elle passe par les douleurs d’un enfantement qui dure encore (Rom 8,22)"

Cette parole de Saint Paul n’a rien perdu de sa superbe. Mais rarement avait-elle trouvé un meilleur représentant qu’avec DAUGHTERS. Car huit ans après leur éponyme, les psychopathes du Rhode Island reviennent enfin, avec un album terrifiant, que dis-je, pas un album, mais une foreuse, qui perce la boîte crânienne et reconfigure l’esprit à la sauce de la folie moderne. Le bruit horrible de la drille se mêle aux tremblements du corps qui saccade comme un vieux manège. On se prend à fixer le mur comme une poupée laissée dans un coin de chambre d’enfant. "You Won’t Get What You Want" vient faire exploser le game et infuser pour longtemps un malaise chez quiconque voudra bien tenter de prendre la pilule rouge.

L’entrée de "You Won’t Get What You Want" est un monument de traumatisme. "City Song" enterre, avec son beat Electro Dark qui rappelle CHELSEA WOLFE. La voix d’Alexis, anciennement dynamique et dopée à la cocaïne, résonne comme celle d’un boxeur usé, d’un clodo éclaté sur le bord de la route, qui se répète à lui-même des souvenirs obscurs tassés au fond de sa mémoire encroûtée par la mauvaise gnôle et les crachats des passants qui tapissent son horizon. "This city is an empty glass". Le ton est donné, jusqu’à un final Noise aux allures d’alarme infernale. Une alarme qui se déclenche véritablement avec "Long Road No Turns", dans une transition effrayante. Le rythme y est hypnotique, les sons électroniques rappellent le DAUGHTERS d’avant, celui de "Hell Songs", celui qui semblait jouer la musique d’un cirque diabolique. Et pourtant, clairement, ce DAUGHTERS que l’on connaissait est plus perverti encore, comme si ce qu’il était avait désormais chuté dans les ténèbres d’une existence sans lendemain. "Everybody get in line and make mistake" chante Alex, comme un bourreau usé. "Long Road No Turns" ressemble à une procession d’âmes damnées qui se succèdent pour foirer leurs vies à la chaîne, dans une dégénérescence du fordisme tendance existentialisme merdique.

Déjà en arrivant à ce point de l’album tu te dis que tu vas te jeter par la fenêtre, et tu fais certainement bien, car "You Won’t Get What You Want" ne ramènera pratiquement jamais le DAUGHTERS de "Canada Songs", "Hell Songs" et de l’éponyme. À croire que ces huit années de silence dans le Rhode Island ont rendu les Américains plus tarés encore, et que la prise répétée de drogues face aux yachts des traders-fils de pute de Newport ont entériné une vision de l’existence particulière, celle du spleen plus sombre que la nostalgie de Baudelaire. À bien des égards, DAUGHTERS semble s’être inspiré de tout ce que la musique a pu produire en termes d’hypnotisme. Car au contraire de ses trois précédents albums énergiques et chaotiques, "You Won’t Get What You Want" est calme, travaillé dans la répétition, poussé dans ses atmosphères. Un changement de direction qui le rend plus dangereux encore tant son écoute paralyse le corps et terrifie par sa noirceur intrinsèque. "Satan In The Wait", avec son lead magnifique, ne sauve même pas l’once de lumière qui semblait se dégager soudainement, car son final habité par la voix d’Alex écarte toute possibilité de salvation.

Alors on se surprend à n’écouter l’album que dans des situations particulières. On le coupe dans le bus blindé de visages crasseux, dans le métro gangréné par la racaille, ou bien, à l’inverse, on se le met dans la salle d’attente de l’hôpital, au milieu des futurs cadavres, et on fixe le mur les yeux écarquillés par le malaise. DAUGHTERS signe là un album cauchemardesque, dont le cœur, bien plus dynamique, ne fait qu’enfoncer le reste du corps dans la fange de manière plus admirable encore. "The Lords Song" est un parfait exemple de ces putains de ténèbres que déchaîne DAUGHTERS avec son Noise de l’angoisse. "I cry about it because I want to", et on chiale en chœur.

DAUGHTERS est surprenant plus d’une fois, je l’ai dit, il vient plier le game. Pas de violence inutile comme tous les poseurs de la scène, pas de démonstration de puissance futile. Simplement le calme dans l’œil de la tempête. Le Noise qui te fait balader sur un grand huit interminable qui parcourt l’obscurité façon Space Mountain, la gueule de Christine Angot dans un sourire épouvantable qui se dissipe dans le noir façon Cheshire Cat. On pourrait dire en fait que DAUGHTERS assume enfin ses penchants Pop, et qu’il met au service de sa musique sa capacité à créer des sonorités sinistres pour mieux pervertir une ambiance à l’apparence innocente. Ainsi, "Less Sex" ressemblerait bien à un tube de crooner des années 50 si elle n’était pas dépravée par des claviers démoralisants, tendance PORTISHEAD en descente de mescaline. Le chant d’Alex, superbe, vient faire groover le démon sur une basse-écho-satanique et on ne remarque même pas qu’on bat du pied comme le pendu agite le sien en se chiant dessus dans un dernier éclair de vitalité. Trip Hop luciférienne, Noise diabolique, Electro-Disco-Cohn Bendit : une trinité audacieuse, un suppôt du Diable magnifique que l’on se surprend à adorer, le doigt fixé sur la touche replay dans l’attente d’un nouveau jugement, d’une nouvelle souffrance. "Daughter", splendide, représente ce sadomasochisme incroyable. Triste au possible, ses ambiances et sa construction sont si belles qu’on se l’inflige comme une énième vidéo de chat de merde qui s’éclate contre une fenêtre.

Malgré cette ambition nouvelle, on reconnaît l’ancien DAUGHTERS sur "The Flammable Man" notamment, mais surtout "The Reason They Hate Me", l’un des meilleurs titres de l’album. Sorte de Disco-BREACH voltairienne, ce tube de l’été distille tout ce que DAUGHTERS a été et est devenu. Un groove méprisant, un chant d’ELVIS PRESLEY camé, un Noise des tréfonds du rire le plus sincère de Frédéric Mitterrand en doggystyle avec Cyril Hanouna. Une puissance de frappe qui n’empêche pas un final d’album aliénant, avec ce "Ocean Song" et son texte de pasteur ravagé à l’héroïne sur fond de Noise-Math dément. Et comme s’il fallait remettre une couche de foutre sur le game en position de totale offrande, "Guest House" est un martèlement désespéré, une cadence de navire d’esclaves, un beat écervelé, un dernier tour dans le grand manège du forain le plus sale de la Foire de Rouen, le churros huileux fourré dans la gorge comme une deepthroat de Manuel Valls, les enfants que l’on voit au loin suivre un type louche sûrement encarté feu-Parti Socialiste, la vie qui défile en un crédit de fin de film réalisé par un sous-comique français lambda, tandis que tu sens le train se détacher peu à peu du rail, et le forain crado jongler avec des balles remplies de fric. Tu revois ta vie minable dans un trip à la Gaspard Noé, comme extérieur à toi-même, toutes tes erreurs font surface, créatures hideuses tirées d’un lac lovecraftien, et elles se foutent de ta gueule, en faisant des blagues de Kev Adams, puis tu chiales comme une énorme merde, à une vitesse proportionnelle à ton sentiment d’avoir perdu au grand jeu de la loterie qu’est la vie, et t’espères que ces fiottes de bouddhistes ont raison, et que tu reviendras te venger, que tu seras toi aussi un trader quelconque dans un penthouse du grand New-York, histoire de voir de haut la chute de la civilisation, entouré par trois quatre putes ukrainiennes venues trouver le rêve américain, le cigare au goût amer de toutes les bites que t’auras sucées pour en arriver là. Le manège se détache bientôt, tu vas t’écraser comme un avion du World Trade Center, tu fermes les yeux et tu hurles.

Puis tu les ouvres. Le manège est arrêté. Le forain te demande si tu veux refaire un tour de son DAUGHTERS.

Et tu payes avec un sourire béat sur le visage.

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   ISAACRUDER

 
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- Alex S.f Marshall (chant)
- Nicholas Andrew Sadler (guitare)
- Jon Syverson (batterie)
- Samual M. Walker (basse)


1. City Song
2. Long Road No Turns
3. Satan In The Wait
4. The Flammable Man
5. The Lords Song
6. Less Sex
7. Daughter
8. Ocean Song
9. Guest House



             



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