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VINTERRIKET - Landschaften Ewiger Einsamkeit (2004)
Par PAZUZU le 25 Novembre 2007          Consultée 5542 fois

— Ce n’est pas à Christoph Ziegler (1) que Phil Collins a dû chanter sa reprise du Hit de Cyndi Lauper, « True Colors », lui suggérant ainsi de déployer sous nos yeux toutes les couleurs de l’arc-en-ciel que chacun de nous abriterait en lui. Et il ne viendrait à l’idée de personne, après avoir feuilleté les livrets des albums de VINTERRIKET, encore moins après avoir visionné le récent DVD qu’il vient de réaliser (2), d’imaginer que Christoph Ziegler puisse un jour préférer une autre couleur au gris. Car VINTERRIKET est gris depuis sa création comme la vie est rose depuis Edith Piaf. Baudelaire de l’Ambient Triste, Christoph Ziegler photographie ainsi son spleen (3) et le met en musique depuis près de dix ans, avec un relatif succès auprès d’un public d’initiés.

— Troisième album du One Man Band VINTERRIKET, « Landschaften Ewiger Einsamkeit », titre que l’on pourrait rendre en français par « Contrées de l’éternelle solitude », tente à six reprises de nous ramener là où le monde et nous-mêmes ne faisons plus qu’un, là où se trouve l’« Un Sans Second » évoqué par les Upanisads de l’Inde antique ou encore par Plotin dans ses Ennéades. J’en entends déjà se dire que j’exagère sans doute en convoquant d’aussi vénérables références pour tenter de situer le point focal vers lequel tend la musique d’un album dont beaucoup ne saisiront hélas jamais ni toute la richesse ni le sens véritable, lequel renvoie en effet à une certaine mystique par définition hermétique. Passant outre ces inévitables incompréhensions et les marques de dédain prévisibles qui en seront les conséquences, je vais malgré tout tenter d’expliquer pourquoi, selon moi, la musique de « Landschaften Ewiger Einsamkeit » tient toutes les promesses suggérées par son titre et peut-être plus encore. Le propos qui suit tient donc à la fois de la rêverie et de la réflexion, celle-ci soutenant celle-là dans un effort commun pour montrer, en partant de quelques remarques, comment la musique de VINTERRIKET est susceptible de transporter aussi bien très loin que tout près, brouillant les repères familiers, créant de nouveaux repères, jusqu’à finir par provoquer ce lâcher-prise qui marque toujours le début de l’expérience mystique, aussi humble fût-elle.

I. Le point de départ : la solitude comme piège.

1.1. La solitude et le divertissement comme fuite.

De la naissance à la mort, nous sommes seuls. Personne, jamais, ne pénètrera notre conscience ni n’occupera la place que nous occupons à un instant donné ; « Mets-toi à ma place » n’est ainsi qu’une autre de ces formules qui semblent avoir un sens mais qui n’en ont en réalité aucun. Si Blaise Pascal n’a certes pas été le premier à deviner que tout divertissement, la musique y compris, est une fuite devant le vertige lié à la contemplation de sa solitude vécue comme un piège, c’est sans doute à l’une des formules recueillies dans ses Pensées que nous devons peut-être aujourd’hui d’avoir compris à quel point une telle solitude nous était insupportable, au point que le premier divertissement venu lui soit presque toujours préférable et préféré. Ecoutons donc à présent Blaise Pascal énoncer la conséquence à tirer de cette réflexion tout comme le professeur, dans Le Cercle Des Poètes Disparus, chuchote « carpe diem » en guise de leçon de vie à ses élèves réunis devant les photographies de leurs prédécesseurs désormais absents du monde des vivants : « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre » (4). Lorsque Blaise Pascal écrit ces mots, il n’est plus le même homme. Il a connu le jeu et les plaisirs, il a été saisi d’effroi devant l’infini, la foi est devenue son refuge. Mais il a compris que le divertissement, quel qu’il soit, est toujours une autre forme que prend la même fuite immémoriale devant la même vérité qu’il nous faut pourtant bien accepter de contempler face à face, un jour ou un soir, au moins une fois avant la dernière fois : la solitude est notre première et notre ultime patrie.

1.2. La solitude, réalité ou illusion ?

Une fois placés devant l’apparente évidence de notre solitude, nous avons alors le choix : 1/ ou bien de tenter par tous les moyens de l’oublier - ce qui n’aura pour effet que de nous renfermer encore plus dans un monde imaginaire ; 2/ ou bien de tenter par un effort lucide de combler le fossé imaginaire entre nous et les autres, entre nous et le monde, fossé qui en ne cessant de se creuser depuis notre enfance, a justement donné une apparence de réalité à cette solitude qui nous effraie autant et que nous fuyons sans cesse. Sur cette dernière voie qui peut nous conduire de la séparation entre nous et nous-mêmes aux retrouvailles avec nous-mêmes, sur ce chemin qui peut nous ramener là-même d’où nous étions partis, mais il y a si longtemps que nous l’avions oublié, la musique du troisième album de VINTERRIKET nous accompagne pendant près d’une heure. Comment cette musique nous aide à comprendre que cette solitude effrayante n’est qu’une illusion créée par nous-mêmes et comment cette musique nous permet de retrouver la voie d’accès à cette union avec tout ce dont nous nous croyions séparés, c’est ce qu’il nous faut à présent à la fois décrire et expliquer. Pour finir, nous replacerons cet album à la fois dans le contexte de la discographie dont il est extrait et dans le contexte, plus large, du genre musical auquel on le rattache en général.

II. Musique, expérience mystique sauvage et libération.

2.1. Apaisement, purification de nos sens et abolition des contraires.

« Landschaften Ewiger Einsamkeit », « Contrées de l’éternelle solitude », en ces six atmosphères uniquement composées à l’aide de claviers et de sons enregistrés en pleine nature, commence d’abord par rendre possible l’apaisement préalable à la purification de nos sens, elle-même indispensable à l’accès à un autre niveau de conscience, ainsi que l’avait noté Aldous Huxley citant le poète William Blake (5). Pour renforcer encore la cohérence de sa démarche, chacun des six morceaux porte le même titre que l’album, suivi d’un numéro en chiffres romains. Dans le premier morceau, c’est portée par le souffle du vent que notre rêverie accède à une dimension insoupçonnée et pourtant familière où résonnent, à intervalles réguliers, les échos d’étranges coups de canon tirés au loin. Est-ce pour nous accueillir, pour nous effrayer ou pour chasser, déjà, les démons du passé ? On se pose encore la question lorsque débute le second morceau et que nous nous abîmons déjà dans la contemplation d’un flot continu d’images charriées par un fleuve de musique tandis que résonnent de nouveau d’étranges coups qui écrasent au hasard images et souvenirs tout en nous empêchant de sombrer dans une somnolence ennemie de la méditation à laquelle nous sommes désormais conviés (6). La formule musicale n’a pas varié mais nous avons changé et un seul mot résume l’ambiance des premières minutes du troisième morceau : sérénité. Ces premières minutes sont à ce point magiques qu’elles font songer à ces passages magnifiques de la Bande Originale du film Le Grand Bleu où le spectateur, captivé par la musique, en vient à oublier la terre pour rejoindre la mer en compagnie de Jacques. De fait, dès ce troisième morceau de « Landschaften Ewiger Einsamkeit », nous sommes nous aussi désormais immergés dans ce qui semble bien être cet autre monde que nous évoquions, un monde où la joie se confond avec la tristesse, le vent avec la pluie et la musique avec la pensée. Cette abolition des contraires se poursuit encore et encore et c’est comme un sourire qui s’esquisse sur nos lèvres cependant que les contraires disparaissent les uns après les autres, au terme d’une danse de réconciliation scandée par des percussions énergiques, lesquelles précèdent un nouveau moment où chantent le vent et les claviers et où presque plus rien ne nous est étranger.

2.2. L’expérience mystique sauvage : la diversité comme aspects de l’unité ; la libération.

Au terme de la première demi-heure de musique proposée par « Landschaften Ewiger Einsamkeit », nous sommes donc à présent presque parvenus à rejoindre notre propre centre d’équilibre, lequel n’est autre que celui de ce que nous appelions encore un peu plus tôt « le monde ». Les trois morceaux qui vont se succéder pendant la seconde demi-heure ne feront que nous accompagner le long d’un cheminement spirituel à peine troublé, parfois, par le bruit du vent qui remue des feuillages, par la pluie qui tombe ou encore par ces pulsations qui mesurent un temps qui n’en finit pas. Mais pourquoi un tel minimalisme ? Pourquoi tant de répétitions, où est donc passée la variété que l’on pouvait espérer ? On peut certes se poser de telles questions mais elles n’ont plus de sens dès lors qu’est franchie une certaine frontière et que nous ne distinguons plus entre le Soi et ce qui n’est pas le Soi, comme on dirait en terre indienne. Et c’est en effet la possibilité de faire l’expérience de la non-dualité qui peut se produire, si les conditions propices sont réunies, quelque part au milieu de l’écoute de « Landschaften Ewiger Einsamkeit ». Et après ? Après il n’y a plus d’après, ni d’avant, il n’y a plus ni question, ni réponse. Il y a tout ceci et rien de tout ceci, il y a seulement cette musique dans notre rêve et l’éternité retrouvée, « la mer allée avec le soleil » ainsi que l’exprimait Arthur Rimbaud. Au début du dernier tiers du cinquième morceau, on ne sait plus si c’est la pluie qui tombe ou bien nos souvenirs, nous sommes nés une seconde fois, une autre vie s’est dévoilée à nous et plus rien ne sera plus jamais pareil. Le dernier morceau n’est ainsi que l’occasion de percevoir autrement les mêmes choses, quelques notes égayent de temps à autre un étrange voyage sur place et nous appréhendons déjà ce qui apparaîtra un peu plus tard comme une nouvelle chute de ce que nous avions cru être le paradis… et qui l’était en effet.

— « Landschaften Ewiger Einsamkeit », « Contrées de l’éternelle solitude », est donc cet album de VINTERRIKET qui a su nous libérer peu à peu du piège d’une solitude comprise comme étant en définitive illusoire. A six reprises, sa musique a su décrire la solitude éternelle qui est notre lot commun et nous libérer de la crainte qu’elle nous inspirait en provoquant, d’abord, le lâcher-prise indispensable à l’accession à un niveau de conscience supérieur et, ensuite, en nous accompagnant le temps de vivre cette autre vie qui nous attendait depuis si longtemps de l’autre côté de nous-mêmes. A ce titre, cet album restera unique dans l’abondante discographie du One Man Band allemand qui ne retrouvera jamais vraiment cette magie capable de faire passer d’une vie à une autre sans que la mort nous tue d’abord.

— A mi-chemin entre, d’une part, une Ambient sereine telle que celle que propose, par exemple, JEFF PEARCE dans son album intitulé « To The Shores Of Heaven » ou encore STEVE ROACH dans "Quiet Music" et, d’autre part, une Ambient oppressante comparable à celle que fait entendre LUSTMORD dans « The Place Where The Black Stars Hang » ou INADE dans « The Crackling Of The Anonymous », il y a donc place pour une Ambient Triste en apparence et magique en réalité, celle que nous aura offert VINTERRIKET avec son troisième album.


(1) Christoph Ziegler est le fondateur de VINTERRIKET, un One Man Band allemand qui s’intéresse, tout comme PAYSAGE D’HIVER, aux expériences de « mystique sauvage » vécues en pleine nature. L’adjectif « sauvage » qualifiant les expériences mystiques en question désigne ici simplement le fait que ces expériences ne se déroulent pas dans les cadres religieux traditionnels ni ne font appel aux imageries qui les accompagnent.

(2) Ce DVD, intitulé « Kontemplative Antagonismen Des Augenblicks » et paru en 2007, sera bientôt chroniqué ici-même.

(3) Tous les livrets des albums de VINTERRIKET que nous avons consultés contiennent les mêmes reproductions de photographies, en dégradés de gris, de paysages montagneux et de forêts sauvages, photographies réalisées par Christoph Ziegler lui-même.

(4) Blaise Pascal, Pensées, Fragment 139, Edition Lafuma.

(5) Aldous Huxley, dans un texte intitulé Les Portes de la perception, titre qui a inspiré à Jim Morrison le nom de son groupe, The Doors, cite les paroles de William Blake : « Si les portes de la perception étaient nettoyées, toute chose apparaîtrait à l’homme telle qu’elle est, infinie».

(6) Les moines « zen » craignent à ce point cette somnolence qu’un des leurs est chargé, lors des séances de méditation communes, de réveiller à coups de balai ceux qui donneraient des signes d’endormissement.

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