Recherche avancée       Liste groupes



      
GRINDCORE  |  STUDIO

Commentaires (2)
Questions / Réponses (1 / 8)
Lexique grindcore
L' auteur
Acheter Cet Album
 


AGORAPHOBIC NOSEBLEED - Bestial Machinery (2005)
Par BAAZBAAZ le 1er Octobre 2005          Consultée 3383 fois

Ce disque est une œuvre d'art. Bien sûr, on peut toujours en rire. On peut toujours se moquer du radicalisme très outrancier du contenu – un grindcore brutal et syncopé – et de la forme : 136 morceaux sur deux disques, en 80 minutes environ. Autant le dire, c'est inécoutable. Du moins selon les critères habituels. Impossible d'allumer la chaîne, de monter le son, d'écouter chaque plage après l'autre. Tous ces gestes évidents qui se répètent depuis des années. Cet album subvertit violemment toute routine consumériste et musicale ; il dynamite avec un culot sans nom la totalité des normes qui régissent la relation entre le musicien et son public. Alors oui, on peut se moquer, et rire de la frénésie extrême et presque hystérique qui caractérise Bestial Machinery : après tout, c'est le propre de tout ce qui déstabilise et dérange par son originalité et son audace que de provoquer de telles réactions. Mais ce disque là ne le mérite pas.
Par sa forme et son contenu, il force la mise en cause de l'ensemble des évidences et des habitudes qui règlent le rapport classique que l'on peut avoir à la musique. C'est une œuvre expérimentale.

Les morceaux les plus courts durent à peine plus d'une poignée de secondes. Juste le temps d'un cri distordu, bref et cinglant, déchiré en lambeaux par l'inaudible rafale d'une boite à rythme surchauffée. Avec « Silence » ou avec « Ritalin Attack », on touche à une certaine perfection minimaliste. A peine un souffle, ou une respiration, la musique est ici imperceptible : une explosion hurlante qui s'achève en même temps qu'elle commence. Et l'on approche ainsi d'une sorte d'épure, d'une austérité presque conceptuelle. Le format traditionnel et banal de la chanson est découpé, réduit en tessons acérés.
Même les morceaux plus longs conservent ce caractère innovateur. Seuls « Unholy BMX Fights the Nod » et « Forgotten Space » ont une durée supérieure à deux minutes. Le premier est une tempête indus dissonante et déstructurée tandis que le second est une reprise – assez efficace – de Voivod. La normalité chez Agoraphobic Nosebleed est une exception. Et c'est bien cette démesure arrogante qui expulse l'album hors du cadre courant et conventionnel de diffusion et de réception de tout objet sonore.
Chaque plage est une esquisse de chanson, un fragment grind éclaté et immédiat, comme une musique qui aurait été brisée, éparpillée et compilée de force.

L'un des principes fondateurs de l'art contemporain, on le sait, est de faire exploser les réflexes du consommateur face à l'œuvre. En la rendant inabordable, en excluant toute possibilité de compréhension immédiate, l'artiste se donne une chance de résister à la digestion rapide de ce qu'il crée par l'économie de marché. Le grindcore, on l'admettra sans peine, n'est pas un genre très facile. Cette musique n'est pas très hospitalière ni accueillante. On ne s'y sent pas toujours franchement à l'aise. Et lorsqu'elle atteint – comme c'est le cas ici – ce degré ultime et sans doute indépassable de radicalité, alors il faut lui reconnaître une vraie capacité à dépasser le simple statut à la fois limité et indigne de vulgaire marchandise. Cet album contient quelque chose qui ne peut être facilement saisi et consommé, et qui demande une approche nouvelle de la musique.
L'écouter d'une traite, une chanson après l'autre, n'a aucun intérêt. De même qu'il serait vain de vouloir choisir un morceau pour l'extraire, le séparer du reste et lui donner une personnalité propre. Non. Ce grind là demande un effort supplémentaire ; il malmène celui qui l'écoute et empêche toute attitude passive.
C'est un jeu.

Un réservoir fragmenté de morceaux qui ne demandent qu'à être assemblés. Tout ce que Scott Hull a sorti sur des compilations underground, sur des split singles terrifiants, sans oublier les inédits : au final, plus d'une centaine d'éclats épars qui sont autant d'amorces de chansons, de voix lugubres ou stridentes, autant de tempos ralentis et de blast beats assourdissants. Des cris d'angoisse secs et austères comme « Can you Dig » ou « Loss for Words » côtoient des intrusions thrash ou hardcore : « Hammer Fight » ou « Gravework ». Des morceaux plus distendus et entraînants – « Information » – accompagnent des hallucinations grind de la trempe de « Scrutinized ». Mais l'énumération serait aberrante. Une capitulation devant les anciennes habitudes.
Mieux vaut s'immerger dans cette masse de chansons pour tenter sa chance.
C'est-à-dire agir, se prendre en main : choisir et délimiter une série de plages, tenter de nouer des liens, trouver des séries, des enchaînements. Programmer sa propre succession furieuse, ne pas se laisser influencer par l'ordre décidé par l'artiste. Partir en quête de morceaux homogènes, les associer, ou au contraire oser des suites épiques et déchaînées sans unité et sans logique. Tout est possible. La musique n'est livrée ici qu'à l'état brut, en pièces détachées. Elle peut rester comme telle. Mais rien n'interdit de la façonner, de jouer avec le grind, de faire le pari de la reconstitution artificielle de chansons improbables ou de laisser faire le hasard.

Le jeu peut paraître idiot, ou inutile. Mais encore une fois, l'œuvre d'art n'a pas à servir à quelque chose. Sa seule existence suffit amplement. De même qu'ici suffit le plaisir de la dislocation des chansons, de leur insertion dans des alliages et des collages qui rappellent certaines expérimentations de John Zorn, le jazzman fou qui s'est un jour aventuré en terre grindcore. Comme si cette musique se prêtait tout particulièrement à ce type de folie, à des aventures musicales décalées ou provocantes. En ce sens, cet album dépasse sa simple fonction de défouloir. Et d'ailleurs, comment ressentir quelque chose sur un morceau de 30 secondes ?
Sa vraie signification est ailleurs. Dans une certaine conception de la musique qui va bien au-delà de son statut traditionnel. On peut réagir contre ça, on peut sourire ou on peut refuser d'intellectualiser un genre qui prétend renouer avec la spontanéité du punk. Mais rien n'y fait : Agoraphobic Nosebleed est allé trop loin dans ses errances sonores ; rien se sert après ça de prétendre à la normalité, de vouloir rentrer dans le rang. Réduit à sa plus simple expression, devenu l'équivalent d'une peinture abstraite et obscène à la fois, le grindcore n'échappe pas ici à son destin : il donne autant matière à bouger qu'à penser. Sans cesse plus extrême et plus exigeant, sans cesse plus élitiste, le metal extrême rejoint ici l'art conceptuel.

Comme quoi on peut toujours se prendre la tête.

A lire aussi en GRINDCORE :


ISACAARUM
Shibari Kata And Other Practices (2005)
Enfin tout le talent des Tchèques libéré




GRIDLINK
Longhena (2014)
Des larmes de joie


Marquez et partagez




 
   BAAZBAAZ

 
  N/A



- Scott Hull (guitares, boite à rythme)
- Jay Randall (chant, programmation)


1. 5% Control
2. Scrutinized
3. Prey For Death
4. Snake Charmer
5. Chasing A Dream
6. Allegiance
7. Information
8. Loss For Words
9. Your Insecurity
10. Rich Get Richer
11. Ode To A Junkie
12. Crawl Of The Mind
13. What I Did On My Summer Vacation
14. One More Drink
15. Forgotten In Space (voivod)
16. Letter Bomb
17. El Topo
18. Vapor Lock
19. Victims As Dogs
20. Dead Above The Neck
21. (...)
22. Encore 116 Morceaux



             



1999 - 2017 © Nightfall.fr - Comment Soutenir Nightfall ? - Nous contacter - Webdesign : Inox Prod