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Conditions d'écoutes et écoutes conditionnées
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Conditions d'écoutes et écoutes conditionnées
Par PERE FRANSOUA le 7 Novembre 2020 Consulté 702 fois

Threshold nous posait la question sur le Guestbook, « À quand un petit édito sur le matériel audio qu’utilise chaque chroniqueur pour écouter les albums qui seront analysés plus tard sur le site ? »
Une bonne question à laquelle Volthord répondit avec sagesse « ça dépend des sensibilités, y a un contexte d'écoute qui joue, etc. »

C'est vrai qu'un tour de table général serait intéressant, certains pourraient frimer avec leur collection de vinyles magnifiés par du matos de premier ordre, enceintes truc, casque bidule, NIME c'est l'élite de la chronique, ou d'autres au contraire qui nous feraient de la peine, casque auriculaire de base sur du stream de TonTube en bas débit, une petite pièce sivouplé pour écouter du bon son à vot' bon cœur, mais ce ne serait qu'un début d’explication car il faudrait impérativement parler du contexte d'écoute évoqué par Volthord.

Le contexte d'écoute c'est à la fois un état émotionnel qui colore, amplifie ou déforme l'impression, mais c'est surtout une condition concrète, dans l'espace et le temps, autrement dit dans quel endroit écoutons-nous de la musique et en faisant quoi en même temps. Il est bien évident qu'on sera plus à même d'apprécier finement une œuvre musicale dans le calme absolu de sa demeure, sans rien faire d'autre qu'être concentré totalement sur la musique jouée par des baffles idéalement positionnée ou un casque isolant qui restitue si bien les basses, le tout à partir des meilleurs enregistrements, un pressage de vinyle encensé par une communauté web, un flac ou un stream bandcamp très haut débit, et l'on voit bien rien qu'à ce niveau il y a débat.
Est-il si intéressant par exemple d'écouter The BEATLES en stéréo alors que leurs œuvres ont été enregistrées en mono ?

Pour beaucoup de gens de ma génération le Compact Disc lu par un laser (putain la classe, c'est le futur) était considéré comme le top du top de la haute définition. On en est largement revenu mais la richesse du vinyle est elle aussi relative (ça dépend des mix et des pressages). Pour ne parler que de moi, né en 1980, si j'ai pu écouter les vinyles de mes parents dans ma jeunesse, sur la belle chaîne hi-fi (un meuble, tout un investissement) et souvent au casque, mon odyssée Metallique s'est faite entre le CD et les cassettes audio, copiées, recopiées, rerecopiées, sur des petits postes multifonctions et transportables, le fameux radiocassette.
J'appartiens encore à un monde qui vivait dans le low-fi. Télévision écran pas plat, aux bords arrondis, aussi profonde que large, boîtier Canal+ pirate, magnétoscope avec une télécommande à fil (combien d'heures de rembobinages a-t-on passé à genoux devant sa machine ?), on ne connaissait pas mieux. De même pour la mobilité, autoradio à cassette, walkman et casque en mousse, et ces putains de piles.

Ou est-ce que je veux en venir ? Les critères d'acceptation acoustiques sont relatifs, culturels et historiquement situés. Mais on dit ça et on a rien dit car ce qui compte c'est l'expérience intime de la musique et son partage collectif.
Quand dans le bus scolaire j'écoutais des cassettes copiées par des potes sur un walkman dont je n'osais utiliser la fonction avance ou recul rapide pour économiser les précieuses piles, ce n'était pas les meilleures conditions au niveau sonore mais l'isolement du bus, comme celui de la voiture quand on est passager, permet de se concentrer totalement sur l'écoute et de vivre de beaux moments. Je me rappelle encore de paysages défilants par la fenêtre lors de longs voyages scolaires qui se sont mélangés à l'écoute de tel ou tel album et conditionnent encore aujourd'hui mes ressentis. Je pourrais ouvrir ici le dossier de l'impact énorme qu'ont les saisons, la météo et l'heure sur le ressenti de la musique, il y aurait tant de portes ouvertes à enfoncer, mais je vais rester sur mes rails.

Dès le début, il est évident qu'on fonctionne tous en multipliant les systèmes d'écoute et les contextes. Adolescent, lors de ma première et vibrante odyssée à travers le Metal, je passais allègrement de l'écoute religieuse au CD dans le repli de ma chambre, à des incursions furtives sur la belle chaîne du salon, faisant cracher les watts et sautant comme un dingue en l’absence des parents, les cassettes usées jusqu'à la bande sur un walkman en plastoc, seul, en groupe, avec potes, dedans, dehors, entre deux cours, et c'est l’ensemble de tous ces différents contextes d'écoutes qui permet de se façonner un ressenti général et un avis.

Aujourd'hui, en tant qu'heureux chroniqueur sur NIME, je me débrouille pour m'offrir des temps et des contextes d'écoutes différents en fonction de mes possibilités. J'ai une vie bien remplie, professionnelle, passionnelle et surtout familiale, mon temps libre est précieux et mes proches ne partagent pas forcément mon envie de réécouter tout MORBID ANGEL, je pense à ma femme et à mes enfants de quatre ans, il y a d'autres musiques sympas à partager ensemble. Donc pour moi, et là je vais en partie répondre à la proposition de Threshold, j'ai essentiellement recours au casque, pour lire des audios venants de mon téléphone, mp3 ou stream divers (Bandcamp, LeTube, et Spotify depuis peu.) Je fais partie de la génération CD, j'aime le CD, j'en ai beaucoup, j'en achète encore pas mal, mais je n'ai l'occasion de les écouter seul et tranquille qu'en voiture, lors de trajets en solitaire, et dans ces cas-là, l'expérience sonore est souvent dégradée mais ça reste productif pour les chroniques, j'y reviendrai dans le prochain paragraphe, mais avant cela je dois détailler quels sont mes moments d'écoutes.
Tout aussi crucial que le matériel sera notre fenêtre d'écoute. Comme toujours quand il s’agit de faits existentiels, le temps qu’on consacre aux choses est crucial.
En général, pour moi il s'agit de mes moments de temps libre dans les transports en commun (j'en ai un bon paquet par jour) ou le soir dans le noir quand tout le monde dort. J'en suis même au stade où je vais mettre mon casque et poursuivre une écoute en m’occupant de tâches ménagères, louée soit la vaisselle, des petits moments piqués en fraude, tout est bon à prendre.
Écouter de la musique dans les transports n'est pas la meilleure des expériences auditives, il y a beaucoup de bruits parasites même si un casque haut de gamme avec réducteur de bruit change carrément la donne (appareil que je n’ai pas.)

Écouter de la musique est une chose, écrire à son propos en est une autre. Vous pouvez avoir écouté plusieurs fois une œuvre dans les meilleures conditions dont vous disposez, le fait de l'écouter dans de bien plus mauvaises ne nuit pas à l’exercice, ni de l'auditeur, ni du chroniqueur. Les bonnes conditions permettent de mesurer la qualité en soi, on les garde en tête, les autres conditions permettent tout le reste, comme analyser les structures par exemple. Donc un mauvais leak, avec un mauvais casque, dans les transports bruyants, ne nuit pas au travail du chroniqueur du moment que l'on a accès à d'autres conditions à d'autres moments, comme points de comparaison. Period.
Si les conditions d'écoute sont multiples et complémentaires, les niveaux d'écoutes le sont tout autant. Elles sont le terreau du chroniqueur. Attention, j'enfonce de la porte ouverte, on peut écouter de la musique de façon inconsciente (comme se façonne notre cerveau quand on dort avec de la musique dans les oreilles), semi-consciente (musique d'ambiance de supermarché, fond de musique en soirée), attentive (idéale pour se faire des avis), chirurgicale (essentiel pour la chronique). Et je ne parle même pas des concerts de musique live, qu’on soit dans la salle, sur TonTube, en stream privé pour survivre aux confinements.
Souvent l'on passe de l'une à l'autre en fonction de ce que l'on fait en même temps. La prise de note en vue d'une chronique, cruciale pour débroussailler les chemins, requiert un type d'écoute bien précis qui n'est ni meilleur ni pire qu'une écoute attentive active en faisait sa vaisselle. Tout cela est complémentaire.
Toute écoute requiert un matériel spécifique que chaque être humain possède, le cerveau. À voir comment chacun joue avec.

Et pour terminer de répondre à la suggestion de Threshold concernant nos conditions d'écoute, elles ne sont pas que matérielles, on l'a vu, mais elles sont aussi culturelles. Pour juger il faut pouvoir comparer et l'on doit pouvoir comparer ce qui est comparable, à savoir que si on se base uniquement sur des audios de mauvaise qualité dans de mauvaises conditions, on peut continuer à se faire son opinion, un bon disque reste un bon disque du moment que tout ce qu'on écoute se fait sur le même support. Il paraîtrait ridicule d'émettre un jugement en comparant une démo des LÉGIONS NOIRES écoutée en très haute définition avec un rip du dernier IRON MAIDEN qui sortirait par un vieux transistor moisi. Mais l'on touche ici à quelque chose de plus complexe. Notre temporalité humaine et ses avancées technologiques rendent caduque l'innovation d'hier, le Blu-Ray 4K qui enterre le Blu-Ray qui enterre le DVD qui enterre la VHS, souvent poussé par des besoins capitalistes qui se fichent de l'art. Une œuvre musicale est liée à son support aussi bien qu'à son enregistrement. Les avancées technologiques des studios d'enregistrement ont bouleversé la création musicale, les modes également. La remastérisation permet de nettoyer et doper les vieux enregistrements, mais lorsque l'on se permet de juger une œuvre, il faut aussi prendre en compte son époque, la qualité des sorties qui lui sont contemporaines, les tendances de la période, etc. Et je ne parle même pas des conditions financières qui aident ou handicapent les enregistrements. Là, pour sortir un exemple issu du bouillon dans lequel je mijote en ce moment, on pourrait reprocher à tous les premiers disques des géants du Death Metal de sonner de façon sèche, les fameuses productions de Scott Burns au studio Morrisound de Tampa en Floride, et de faire pâle figure face à des sorties plus tardives, reproche qui a d'ailleurs été trop souvent fait à ce dernier, et c'est bien sûr en partie vrai. Néanmoins, avec quelques infos qui contextualisent, apprises pour moi à la lecture de « Choosing Death », le bouquin d'Albert Mudrian (le fondateur du magazine Decibel), on peut remettre en perspective. Scott Burns, qui était payé au lance-pierre par des labels avares, s'épuisant à la tâche pour tenter de faire le meilleur boulot pour ces jeunes groupes pleins de rêves dans les délais les plus courts, croulant sous les demandes internationales tant que sa patte était à la mode et faisait vendre des brouettes de disques (toutes les œuvres de cette période ont écrit en gros « Produced by Scott Burns » dessus comme un gros gros critère de vente), puis jeté aux oubliettes une fois la mode passée. C'est un son, c'est un style, c'est une période, il faut aussi le prendre en compte lors de son jugement, quel que soit le matériel ou les conditions d'écoute.

Pour ma part je pense avoir fait le tour de la question. Je ne suis délibérément pas rentré dans le sujet maintes fois évoqué sur NIME du bouleversement de la consommation de la musique depuis internet et le mp3, pour ou contre, c’était mieux avant, les jeunes picorent, survolent des giga-octets de sons compressés, ils n’écoutent plus un vrai album en entier à fond en lisant tous les crédits du livret, de toute façon aujourd’hui il y a trop de sorties, chacun peut faire son disque devant son ordi, bla-bla...

On aurait pu parler du volet financier. Du bon matos ça coûte cher, les disques et les abonnements aussi. Claqué sa thune pour la musique, est-ce un critère pour être un bon auditeur et un bon chroniqueur ? La preuve qu’on serait un authentique passionné ou un authentique blindé ? Une personne fauchée n’ayant que du mauvais matos peut très bien savoir apprécier, comprendre, ressentir et décortiquer de la musique, et à l’inverse, disposer des meilleurs installations et des meilleurs conditions ne vous transforme pas automatiquement en mélomane aguerri.
On pourrait aussi embrayer sur toutes les compétences dont dispose un auditeur pour apprécier la musique qui lui vient aux oreilles et qui ont un impact sur sa perception et son avis : culture diverse, théorie musicale, etc.
Vaste sujet. J’espère avoir modestement contribué à ouvrir la réflexion.



Le 22/11/2020 par VOLTHORD

Je partage entièrement l'avis de Père Fransoua. Pour les genres que je chronique (Black Metal, Folk Metal...), je n'ai jamais ressenti qu'avoir la meilleure installation et le meilleur son possible était nécessairement un pré-requis pour apprécier et juger ce que j'écoute. Pour le Prog, sans doute est-ce un plus gros critère... et encore. Il est évident que si on a un avis ultra polarisé sur le son d'une production, il est déjà pas idiot de vérifier si ce n'est pas le matériel d'écoute qui pose problème. Tout comme je pense la majorité des chroniqueurs du site, je multiplie les écoutes et les conditions d'écoutes avant d'écrire mon verdict (je ne parle pas que du format, mais clairement il ne me viendrait pas à l'idée de torcher un papier après trois écoutes réalisées pendant mes heures de travail...).

Difficile d'ajouter plus au présent papier.



             



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